Chapitre 1, la suite...

Brendan Philips poursuit son récit de ses rencontres avec Giles...

(suite du "texte")

 

CHAPITRE I

(suite 1)




Ce soir là, je me décidais à jouer encore à la grande table, près du bar. J’étais saoul, mais anxieux d’en savoir plus sur Giles. Et pour cela, rien ne valait une bonne partie de cartes avec des ouvriers soudain bavards, passant minuit autour d’un verre. C’est là que se dissolvent les silences de la journée et que prennent corps les informations les plus invérifiables, mais, paradoxalement, les plus intéressantes aussi.


Giles était arrivé dans l’île une dizaine d’années auparavant, sur un bateau marchand, l’un des derniers grands clippers à trois mats qui – curieusement – avait fait escale sur la côte, puis sur Islay, avant de partir pour les Indes. On disait qu’il avait passé quelques années à Edimbourg, comme commis chez un marchand de papier et de livres qui faisait aussi l’épicier, dans un quartier perdu entre le Mile et le port de Leith. Puis, de fil en aiguille, d’épicier en marchand d’alcool, il avait remonté la filière pour arriver sur l’île, où il avait de la famille. Mary, la patronne des «Two Turtles», était semble-t-il une lointaine cousine de sa mère. Il me l’avait dit. Il avait travaillé quelques mois pour la distillerie, du côté d’Ardbeg, mais ses jambes ne lui permettaient pas de soutenir le rythme nécessaire à ces âpres métiers. Que ce soit dans les entrepôts, ou dans les champs de tourbe, plus haut sur les collines.


Après quelques parties, et quelques drams supplémentaires avec mes camarades du soir, je compris que Giles – je ne savais toujours rien de plus de son nom - avait ensuite donné des petits coups de main ici et là, contre un repas ou quelques pièces, faisant parfois l’écrivain public, avant de s’établir un jour dans une cabane d’ouvrier sur le domaine qui couvrait le haut de la colline surplombant la distillerie de Port-Ellen. Il était devenu le jardinier, et peut-être un peu le confident, de la vieille Elisabeth Mac Gonnan, qui vivait seule dans une grande bâtisse donnant sur la mer. Une femme de Glasgow, jadis l’épouse d’un propriétaire terrien assez fortuné, mais qui était veuve depuis aussi loin qu’on s’en rappelait.

On les voyait tous les deux au port, parfois, au petit matin, ne sachant pas trop lequel des deux s’appuyait sur l’autre. Ils s’approchaient des navires à quai, comme si elle rêvait de retourner sur la terre de son enfance, pendant que lui regardait par-delà l’horizon, vers son Angleterre natale. Vers la vie qu’il y avait laissé.


Giles était né à Londres.


Le lendemain, je me mis en route de bonne heure. J’avais changé mes projets et, plutôt que de monter avec la carriole du vieux Mac Dish vers Bowmore et traverser le canal sur Port Charlotte, je me suis dirigé, la tête ailleurs, vers les longs hangars gris qui bordent le flanc nord de la ville et où l’on mature et sèche le grain. J’y ai passé la matinée, discutant avec les ouvriers, essayant de prendre quelques clichés au passage. Dans ces espaces immenses, une fois l’orge malté, germé, on le sèche lentement à la chaleur des feux de tourbe, retournant les grains répandus sur les interminables planchers de bois à coups de pelle, sans relâche. Méticuleusement.


Le ciel s’était dégagé, un peu.


Par les ouvertures latérales, qui rythment les façades comme des meurtrières aux flancs des châteaux, on apercevait l’agitation, au dehors. Au loin, sur la colline, je distinguai la maison d’Elisabeth Mac Gonnan, avec, à peine visible près de la grande haie qui la protégeait du vent à l’ouest, la petite baraque de bois où Giles devait sans doute habiter. Mais je ne vis rien bouger.


Le soir venu, j’ai profité du temps qu’il me restait avant de rejoindre le bar pour écrire à mon frère, qui travaillait pour le Foreign Office, et commençait un long service en poste à Paris. Je voulais prendre de ses nouvelles, savoir où il vivait, comment s’était passé le voyage. Je ne l’avais pas vu depuis presque trois ans, depuis mon départ précipité pour le Nouveau Monde, en fait. Mais à peine avais-je terminé d’écrire son adresse et son prénom, que je restai bloqué sur la page vide. Je pensais à Giles, à l’étrange rendez-vous qu’il m’avait donné. J’ai cherchais à me concentrer, mais mon esprit s’échappait et fuyait au loin. Je revoyais ma maison, le visage d’Élise, les amis de Portsmouth. Les jours heureux. Et puis, de nouveau, et sans cesse, je le revoyais lui. Il était là. Comme si je pressentais le drame dans lequel j’allais glisser, lentement.


Comme si la nuit, sans espoir de retour, descendait sur l’horizon.


Dans les mois qui suivirent, je me suis souvent demandé la raison de cette folie. Comment avait-il été possible que son histoire résonne si fort en moi, au point que je la confonde avec mon propre parcours ? Au point que, lorsque je relis aujourd’hui le manuscrit retravaillé à partir de ses feuillets, je ne sais plus quels mots sont vraiment les siens. Quelle tournure provient de mon imaginaire blessé plutôt que de ses souvenirs ?


Ses écrits étaient curieusement agencés. Ma formation littéraire, puis mon expérience de journaliste, m’avait habitué à une structure précise, linéaire, directe. À la primauté des faits sur la subjectivité du discours et de l’analyse. Dans son ouvrage, tout était différent. Il avait une plume extraordinaire, si ce mot veut encore dire quelque chose. Riches et, denses, dans le fond comme dans la forme, ses textes pouvaient sembler sinueux, à la première lecture. Il fallait parfois s’y reprendre à deux fois pour en dégager le sens profond. Mais après une phase d’acclimatation, une fois intégré le mouvement de ses constructions, on percevait un fonctionnement qui s’appliquait tant aux phrases qu’aux paragraphes et aux textes dans leur entier. Ils étaient très courts parfois, curieusement lapidaire, puis intensément fouillés, jusqu’à l’excès. Comme un rapace en vol circulaire de plus en plus serré autour de sa proie, il revenait sans cesse aux mêmes événements, aux mêmes sujets. C’était un peu comme s’il cherchait encore et encore à en approfondir la perception. Comme si les événements qu’il relatait ouvraient à chaque passage une signification nouvelle, plus essentielle. On eût dit un égyptologue faisant sans cesse des allers et retours entre le tapis sur lequel il s’agenouille pour épousseter avec délicatesse une pièce d’un joyau enfoui, et la colline avoisinante d’où il peut saisir l’agencement de l’ensemble de la fouille. Avec précision, mais en remettant en cause, à chaque fois, la réalité de ce tout en construction. Il savait sans doute qu’avant de pouvoir le saisir, il ne pourrait faire autrement qu’extraire de leur gangue de sable toutes ses parties, tous ses détails, jusqu’aux plus insignifiants en apparence.


Il m’apparaît aujourd’hui, qu’en plus de chercher un sens aux événements qui s’étaient enchaînés au fil des ans, et de ses combats, Giles cherchait surtout, dans le tourbillon infini du souvenir, à les revivre. À les redécouvrir. À replonger dans les coulisses de ces lieux magiques où il avait tant rêvé. À repasser, sans fin, sous les fenêtres de celle qu’il avait aimée et qu’il avait perdue. Peu importe les images, par trop simplistes, ou les vérités arrangées, celles qui restent au bout du chemin.


Faut-il recompter cent fois ses jours, revoir mille fois chacune des heures passées à espérer le bonheur, pour pouvoir enfin comprendre pourquoi il ne s’est pas arrêté, et accepter de l’avoir perdu ?


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