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Brendan Philips (1898)
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"... La vie romantique d'un auteur dramatique du siècle passé.

"L'Incendie de l'Eden Hotel" est plus qu'un roman, plus qu'une biographie. C'est un phénomène  envoûtant dont on ne sort pas indemne.

... Puisqu'il parle de chacun d'entre nous."

Robert L. Fraser

The Huddersfield Chronicle, 1906

Lorsque je reçus les manuscrits de Giles de ses mains couvertes des cicatrices du grand feu qui avait consumé sa jeunesse, je ne me doutais pas que je serais à mon tour emporté dans la tragédie de sa vie.

Giles Roger M. est un auteur exceptionnel, et ses livrets sont célébrés dans le monde entier. Mais aujourd'hui encore, personne ne connaît son nom véritable...

Ce roman est son histoire.

Brendan Philips, 1902

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L'AUTEUR

« L'incendie de l'Eden Hotel » est une libre adaptation par Lucien Charles d'un ancien livre anglais (1905) qui retrace l'histoire de Giles Roger M., un auteur dramatique du XIXe siècle (voir ci-dessous).

Après avoir déniché ce vieux texte un peu par hasard dans une brocante lors de ses études de cinéma à Londres en 1992, il la met dans un carton avec d'autres livres en vue de son prochain retour en Suisse. Ce n'est qu'en 2011 que l'ouvrage refait surface et que Lucien Charles réalise son potentiel romanesque. Depuis, à côté de son métier de réalisateur de télévision, d'auteur et de metteur en scène, il travaille à son adaptation. 

La publication d'un premier volume est prévue pour 2022.

SOURCES

Paru en 1905 à Londres, « Eden alight » (litt. "Le Jardin d'Eden en flammes") est la source principale sur laquelle Lucien Charles s'appuie pour imaginer son roman. Il s'agit d'une biographie très largement romancée écrite par le journaliste anglais Brendan R. Philips (co-operative printing society limited, London Branch, 1905). Son unique édition comporte 1346 pages et ne semble avoir été publiée qu'en 538 exemplaires seulement. Le contenu consiste principalement en une libre transcription de manuscrit autobiographiques divers qu'il aurait reçus de l'auteur dramatique Giles Roger M.. Aux dires de Philips, celui-ci les  aurait d'ailleurs lui-même détruits après avoir fini son travail d'adaptation, à la demande de l'auteur original qui les lui avait transmis. Ces manuscrits comprenaient une partie autobiographique sous forme de lettres et de divers textes, ainsi qu'un journal intime dont certaines parties étaient romancées. Enfin, il y avait de courts extraits d'un texte de scène au contenu mythologique original et "puissant", très différent du reste des écrits.

De toutes les sources originales, il ne reste donc rien aujourd'hui...

Au cours de son travail de traduction et d'adaptation, Lucien Charles a dû effectuer de très nombreuses recherches pour retrouver des éléments concordants de la vie de Giles Roger M. et de celle de Brendan Philips. Toutes ces sources permettent aujourd'hui de revisiter au mieux certains éléments importants du roman de Philips afin de proposer une biographie complète et passionnante de ce grand auteur dramatique de la seconde moitié de l'ère victorienne que fut Giles Roger M. Un nom qui a d'ailleurs sans doute été inventé par Philips pour protéger les protagonistes, encore vivants en 1905, voire pour s'en protéger !

 
Plage de Mealastadh

Plages de Mealastadh, Île de Lewis,

à la fin de toutes choses.

 

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LES PREMIÈRES PAGES

Les quelques pages présentées ci-dessous évoquent la première rencontre entre Brendan Philips et Giles Roger M., juste avant que ce dernier ne lui transmette l'entier de ses manuscrits autobiographiques, pour en faire "ce que bon lui semblera".

Le lendemain, Giles avait disparu...

C'est à la lecture de ces lignes que j'avais choisi d'acquérir le roman original en 1992, au marché des livres anciens de Portobello. Malgré mes recherches, je n'en ai jamais retrouvé d'autres exemplaires.

Lucien Charles

Décembre 2016

L’INCENDIE DE L’EDEN HOTEL

("Eden alight")

Port Ellen, île d’Islay, Écosse. Juillet 1902.

PROLOGUE

Brendan Philips

Port Ellen, Île d’Islay, Écosse

Février 1902

Longtemps, je me suis posé la question.

Elle a vrillé jusqu’au fond de moi.

M’être plongé dans cet univers de feu et de glace, avoir partagé cette vie d’errances et de grâces, touché ses blessures encore béantes, me donnait-il le droit de les exposer au monde ?

 

La fuite de Giles de nos rivages pétrifiés m’autorisait-elle, bien qu’il me les ait donnés, à changer ses mots, à corriger ses pas ? À raviver ses couleurs, comme un menuisier remet à neuf un meuble vieilli et jaune, au vernis craquelé, mais à la valeur inestimable ?

 

Ses pages racornies qu’il m’avait laissées, couvertes d’une écriture si dense, fallait-il vraiment les mettre en forme, comme on restaure une toile de maître longtemps oubliée, pour redonner vie à ces traits lumineux qui vous transpercent ? Avais-je le droit de m’approprier son destin ? Faire miennes ces amours fantasques, cette passion infinie, presque terrifiante, et plonger à sa suite dans le gouffre tragique, au risque de perdre la raison ?

Je me suis posé la question.

Elle m’a emporté.

Ce matin d’hiver, perdu à mon tour dans les brumes des mers d’Écosse, quelque part entre Islay et la côte, à l’ouest de Glasgow, je retourne, le ventre au bord des larmes, vers ce soir de février, il y a sept ans, où je l’ai vu pour la première fois.

Et nos visages ne font plus qu’un.

Et je ne sais plus qui je suis, d’où je viens.

Et le vide infini qui s’ouvre sous mes pas.

Et le cri déchirant des goélands, couvrant la rumeur des matelots, et qui m’appelle à nouveau…

Et l’eau, en dessous de moi, qui brasse si fort par-delà la rambarde, et bat les flancs de bois du navire, et qui m’attire…

Alors elle m’apparaît.

Au travers de ses yeux.

Au creux de ses mots.

Son visage d’éternelle beauté, fouetté de longues mèches claires, avec ce sourire si rouge, si doux, surmonté de deux yeux couleur du ciel, comme un ange, qui se tourne vers moi, lentement, et disparaît dans les flammes.

 

 

« Je l’ai tant aimée… »

 

CHAPITRE I

Islay

Les découpes sombres de la côte s’éloignent peu à peu.

 

Le vent glacé mord mes lèvres gercées. Je regarde le capitaine, sur le ponton juste au-dessus de moi, farouche, le regard vissé sur l’horizon. Sont-ils tous descendants d’Ulysse, ces hommes carrés et robustes qui tiennent les rênes des bateaux ? Celui-ci l’était, en tout cas, avec son visage épais, tanné par les ans, cerclé par le col bleu nuit de sa longue vareuse et par une casquette millénaire qui devait avoir poussé sur son crâne à mesure que disparaissaient ses cheveux roux et frisés. L’instant nous rassemble dans une même posture. Un même élan. Juste un instant. Nous sommes tous les deux à guetter dans l’espace, en arrière, entre nous et les côtes d’Islay, l’endroit où le panache de fumée noire, au goût de suie, vomi par les trois cheminées, cède la place aux embruns plus gris et salés ; à la brume, froide et épaisse, toujours présente en cette période de l’année. Il doit bien y avoir un point où celles-ci disparaissent, englouties par le vide, et où celles-là reprennent le dessus. Juste revanche du ciel sur le hasard d’un vaisseau croisant sur la mer et brisant la fugue des vents.

 

À nouveau, je me perds…

 

Élise me disait toujours ça. Elle penchait soudain la tête d’un côté pour me prouver combien mes yeux ne la voyaient plus vraiment, fixés qu’ils étaient dans le vide, au loin, à travers elle.

— Tu ne me regardes pas. C’est comme si je n’étais pas là. Comme si je n’existais pas.

 

Et pourtant, elle seule me raccrochait au monde.

Je le sais aujourd’hui.

 

Chargé des cent vingt tonneaux de sa précieuse cargaison, le steamer tangue un peu, craquant de toutes ses planches. Une minute, je distingue encore, derrière l’avancée des roches, les façades blanchies de Lagavullin, puis celles, plus petites, plus denses encore, d’Ardbeg. Et bientôt, le large. Plus rien que le gris à l’état pur, lavé de toutes ses ombres. Laissant le pont et le capitaine criant ses ordres à quelque « Jim Hawkins » plus occupé à rêver de trésor qu’à savonner le pont, je gagne l’abri de la grande cabine où des négociants s’entassent pour la traversée, avachis sur leur devoir accompli. Le sifflement du vent s’éloigne. Les goélands se taisent. Sur la tablette, à côté d’un reste de café froid, ils sont là, posés devant moi : mille trois cent quarante-six fragments de papiers divers et de lettres, pour la plupart griffonnés recto verso, certains reliés dans de vieux cahiers aux couvertures verte ou bleu, d’autres rongés par la suie et le lointain souvenir d’un feu. Pas un de plus, pas un de moins. Je les ai comptés cent fois. La dernière nuit où j’ai vu Giles, quand il a laissé derrière lui — en partant, après m’avoir jeté un ultime regard où j’avais cru lire un peu d’espoir — sa vielle serviette de cuir brun, je pensais avoir hérité des délires de quelque esprit à la dérive. Je pensais que ces feuilles disparates, j’allais les parcourir, rapidement, comme on lit le début d’une mauvaise histoire, déjà occupé à trier les débris de sa propre existence, avant de les jeter dans le premier égout venu. Ou les brûler, moi aussi.

 

Peut-être aurai-je dû…

 

J’aurais alors pu terminer mon recueil, et me concentrer sur cet appareil de photo que m’avait donné mon éditeur. « Il faut avant tout des images, des visions, de nos jours », m’avait-il dit au moment de m’envoyer au pays du « Scotch ». J’aurais peut-être retrouvé un peu de la sérénité que j’étais venue chercher dans ces landes reculées aux fortes saveurs de tourbe et de fumée. Mais depuis, je n’ai plus écrit une seule ligne qui n’ait été puisée en lui. Plus eu une seule pensée qui n’ait été accrochée à la sienne. Je n’ai pas pris un seul cliché qui ne soit lié à son parcours, à ses lieux familiers, à ses incessants allers et retours entre notre monde et le sien.

 

Je m’étais lancé dans la composition d’un récit de voyage, une suite d’impressions glanées près de ces murs blancs d’Écosse où l’on extrait le whisky comme on tire des mines de charbon, en broyant du noir, de quoi se réchauffer le corps. Je voulais vraiment me relancer, dans un domaine qui n’était pas trop exposé. Retrouver le goût d’écrire, de travailler. Retrouver le plaisir d’être lu, apprécié. J’avais aimé ça jadis… J’en avais besoin. Je voulais surtout retrouver un certain équilibre après les vertiges de la défaite, la vision fulgurante de ma médiocrité, et le départ d’Élise qui m’avait jeté à terre. Mais j’ai très vite su que je ne le terminerais pas. Que la piste que j’allais suivre me mènerait sur un autre continent, dans l’orbite d’une étoile solitaire au loin, qui dérivait par-delà l’horizon, et qu’il me faudrait désormais compter avec lui.

 

Avec lui seul.

Qu’il prendrait toute la place.

Et que je me fondrai en lui.

Et lui en moi.

Au fil des pages…

 

 

 

 

J’accepte un café tiède que me sert le mécanicien de bord de ses mains noires et rugueuses. Sa gourde est vide maintenant, il passera à d’autres effluves. Après un coup d’œil par le hublot troublé d’embruns, à suivre encore le ballet devenu muet des oiseaux, je me replonge dans ses mots. Je reviens à la table des « Two Turtles », où je mangeais en silence, voyageur solitaire, mouillé d’une journée de pluie.

 

Et je le revois…

 

On m’a raconté que le « Two Turtles » était autrefois un entrepôt pour les ouvriers du port et les pêcheurs de la région. Depuis une vingtaine d’années, on en avait fait une sorte de petite auberge où se retrouvaient, après le travail, les ouvriers de la filière du whisky et ceux qui — éternels voyageurs — emportaient les précieuses cargaisons des premiers vers le continent, et de par le monde. L’entrée principale donne sur la « grand’ rue », à l’opposé du croisement qui débouche sur le large arrondi du port lui-même ; en retrait, donc, de la frénésie du lieu et des incessants va-et-vient des chars et des bateaux. Comme aujourd’hui, j’étais trempé lorsque je poussai les lourdes portes — mieux vaut, dans ces contrées délavées, que les portes ne s’ouvrent pas au moindre courant d’air. J’avais pris place sur une charrette pour Bowmore au petit matin, et j’avais passé ma journée à tenter, sans grand succès, de prendre trois ou quatre clichés, avant de visiter pour la troisième fois la distillerie locale. De retour à la nuit tombante avec un paysan, par une pluie battante, et avant d’aller chercher un peu d’inspiration chez ma logeuse devant une nouvelle page blanche et un verre de spirit, je voulais m’asseoir près du fourneau, et goûter à nouveau à l’excellent agneau braisé qui était la spécialité des lieux.

 

Je ne me souviens plus du goût de ce que j’ai mangé ce soir-là.

 

Il devait être assis depuis bien longtemps, ruminant de lointaines pensées, lorsque, une fois installé et réchauffé, je l’ai aperçu. Dans l’ombre du mur qui me faisait face, au-delà de la demi-douzaine de tables qui nous séparaient, et juste en dessous d’une fenêtre qui faisait comme un tableau entièrement noir et vide au-dessus de lui, il tirait lentement sur une vieille pipe en terre qui rougeoyait par intervalles réguliers. Mystérieuse respiration de la nuit. Au début, je ne me suis pas senti gêné. J’avalais un grand bol de soupe aux grains d’orge, regardant de temps à autre les clients aux visages maculés, imaginant leur journée d’ouvriers, projetant dans ma tête leurs rudes existences de soutiers du monde.

 

Mais lui ne bougeait pas.

Il continuait à rougeoyer.

Il continuait à me fixer.

 

Je me suis dit que je devais faire trop de bruit avec ma soupe[3]. Depuis mon enfance, j’avais la fâcheuse habitude de l’aspirer plutôt que de l’avaler. Ou alors, je devais paraître incongru dans cet univers où tout le monde se ressemble, se connaît. Curieusement, je n’avais jamais remarqué cet homme. Depuis les six semaines que j’étais sur l’île, j’avais pourtant passé bien des soirées au « Two Turtles », à tenter de faire comprendre aux gens du coin l’intérêt que j’avais pour leur région, leurs métiers et leurs existences, toutes choses qu’ils ne voyaient plus autrement que par la lunette de l’ennui. À jouer aux cartes, aussi, comme si j’allais devenir l’un des leurs. À m’endormir au coin du poêle, enfin, le regard vitreux tourné vers l’intérieur et les tréfonds de moi-même.

 

Mais lui, je ne l’avais jamais vu.

J’en étais certain.

 

Au bout d’une demi-heure où j’écrivis quelques notes sur ma journée, une heure tout au plus passée aussi à le voir sans vraiment le regarder, Sarah, la jeune nièce de la propriétaire, m’amena un nouveau dram — du « Port-Ellen », ça, je m’en souviens comme si c’était hier — en me disant que c’était « offert par le gentleman, là-bas ».

 

Le « gentleman, là-bas »…

 

J’ai pris mon verre et me suis levé. J’ai contourné un groupe de marins qui s’échauffaient à propos d’un retour au port d’attache qui avait été différé, et me suis faufilé entre les tables jusqu’à lui. Une chaise m’attendait, légèrement tirée. Je vis alors son visage pâle, vieilli comme un parchemin, mais d’une étrange beauté malgré des cicatrices terribles qui lui labouraient la joue droite et jusqu’à la base du cou. Un port presque altier que n’avait aucun des autres clients. Aucun des autres hommes que j’avais vus sur l’île, à vrai dire, à part certains parmi les plus jeunes. Il portait une veste de marin en laine presque noire ouverte sur une chemise en lin élimée, qu’il avait dû porter toute sa vie, à en juger par son usure. Ses yeux verts et jaunes, luisants de trop d’alcool, et de trop longtemps, me fixaient toujours. Il me souriait.

 

— Merci pour le verre.

Ma voix me surprit. Je ne la pensais pas si frêle. Un souffle. Mes mots avaient été presque inaudibles, couverts par la rumeur de la salle, asséchés par l’émotion qui commençait à m’étreindre. Il me répondit par un hochement de tête qui m’invitait à poursuivre.

— Je ne vous ai pas encore vu, ici. Vous venez souvent ?

Je saisis la chaise et m’assis face à lui.

— Je suis passé pour la première fois il y a un mois, ou un peu plus. Je veux dire… Je suis déjà venu aussi pour écrire. Comme aujourd’hui. Essayer, en tout cas…

— Moi, glissa-t-il en souriant, je viens de temps à autre. Et je vous ai vu déjà, quelques fois. J’ai surtout beaucoup entendu parler de vous.

— De moi ?

— Tout le monde se connaît, par ici. J’ai moi-même fini par connaître pas mal de gens, bien que je ne sois pas du pays.

 

Il agita une main distraite vers la jeune fille qui s’affairait derrière le comptoir. Son ombre allait et venait derrière les mille bouteilles qui dansaient dans les reflets jaunes et rouges des lumignons.

— Vous prendrez bien quelque chose, encore ?

— Non, merci. Je ne veux pas vous déranger. Je voulais juste vous remercier…

 

À nouveau, il sourit et hocha la tête. Il avait senti ma curiosité.

— Vous écrivez ? Je vous ai déjà vu écrire l’autre soir… J’étais à la cuisine, avec la vieille Mary. C’est une lointaine « cousine », ou quelque-chose comme ça…

La jeune Sarah arriva. Elle avait de longs cheveux blonds sagement retenus par des épingles. Il commanda encore un dram. « Laphroaig ».

— Pour changer !

— Bien sûr, Monsieur Giles, fit-elle avant de retourner au bar. Je garde votre « Bowmore » par ici.

Il avait ses habitudes.

— Rien de bien sérieux, précisai-je. J’hésite à commencer une sorte de revue illustrée sur les plus anciennes distilleries.

Il tira sur sa pipe en me dévisageant.

— Vous hésitez ?

— Je suis journaliste. Mais là, je n’écris plus depuis des mois… Un ami éditeur m’a dit qu’il pourrait être preneur d’un bon ouvrage, d’un genre nouveau, avec des photographies, sur le « Scotch ». Il paraît qu’il y aurait de la demande. Alors…

— Des photographies ? Intéressant…

Il laissa un temps la rumeur du bar remonter, avant de me jeter, négligemment, en faisant glisser entre ses lèvres la dernière goutte de son eau-de-vie :

— Alors vous avez sauté sur l’occasion de vous enfuir.

Il reposa son verre vide qui claqua sur la table en bois. Je commençais à me sentir mal à l’aise. Observé du dedans… J’avais l’impression soudaine qu’il me connaissait. Qu’il avait une vision de moi plus claire que la mienne propre.

— L’écriture est un mal profond, poursuivit-il en tirant quelque chose de l’intérieur de sa veste, comme on extirpe d’une grotte cachée un trésor sacré. Il regarda sa main, avec une légère hésitation, puis l’ouvrit et déposa précautionneusement devant moi un petit pot de verre brut bleu emballé dans un papier de soie, et qui devait dater d’un siècle.

— C’est l’encrier de ma mère !

Je le pris en main délicatement, comme il me le suggérait du regard. L’encrier était curieusement chaud. Il devait le garder près de lui, tout contre sa peau. Ses yeux s’étaient rougis.

— J’en suis mort.

— Pardon?!…

 

Je ne comprenais pas.

Je ne savais pas.

Pas encore.

 

— De l’écriture. En quelque sorte. Je suis mort d’écrire, je crois bien. Ou de ne pas avoir écrit, plutôt… Pas de la bonne façon. Pas pour les bonnes raisons. L’encrier, elle me l’a laissé quand elle, elle est morte. C’est un de ces cadeaux qui vous émerveillent, avant de vous empoisonner l’existence. Comme une mission qui vous est donnée, mais que vous ne pouvez qu’échouer, si vous n’êtes pas à la hauteur.

— Je suis désolé.

Nous nous regardions, cherchant sur le visage de l’autre celui qui allait rompre le silence en premier. Ce fut lui. Giles.

— Vous vous demandez ce que c’est que cette cicatrice, n’est-ce pas ?, fit-il, percevant mon trouble. Je ne l’aime pas trop non plus. Mais nos blessures nous mordent pour toujours. Il n’est guère de choses qu’on oublie. On s’y fait, avec le temps, mais on n’oublie pas.

— Vous avez été brûlé ?

— J’ai joué avec des allumettes. Et je me suis brûlé les doigts…

Je hochais la tête. Je sentais que — déjà — il voyait mon trouble.

— Je ne peux pas rester très longtemps, hélas. Mes jambes me font horriblement souffrir aussi.

La jeune fille lui amena son dram.

— Si vous êtes par-là demain soir, nous pourrions poursuivre ?

Il vida son verre d’un trait, et posa sa main sur mon bras, se levant déjà en prenant appui sur moi.

— Je serais heureux de parler avec vous. Si vous êtes d’accord.

J’avais prévu de rallier à nouveau Portnahaven pour deux jours, mais l’ordre de mes priorités venait d’être bousculé.

— Avec plaisir. Je pars après-demain pour l’autre bout de l’île. Mais demain, je suis libre.

Sa main, dont la peau n’était elle aussi qu’une immense cicatrice, se serra encore un peu plus sur moi.

— Alors, à demain. Bonne nuit.

Il s’éloigna vers la cuisine.

— Merci pour le verre, lui criai-je encore avant qu’il ne disparaisse dans l’antre illuminé de la vieille Mary.

Un moment plus tard, revenant à ma place, je vis son ombre sortir de derrière la maison, traverser en boîtant la route et disparaître dans la nuit dégoulinante, au-delà de la lueur vacillante des derniers réverbères.

 

Il m’avait conquis.

 

* * *

Note de travail

Le texte présenté ci-dessus - composé en fait d'un prologue et du début du premier chapitre - n’était pas destiné à être publié, Brendan Philips ayant finalement opté pour un simple « Avertissement au lecteur », que l’on retrouve avant le chapitre III.

Cependant, l’intérêt de ces documents, retrouvés dans sa correspondance et lors de la dissolution de la Co-operative printing society limited (London Branch), justifie pleinement leur inclusion à la présente édition. Et ce, malgré quelques contradictions avec le corps véritable du roman.  

Rochers au soleil du soir, Île de Mull

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UNIQUE ET POIGNANT

 

 

L’histoire que raconte « L’incendie de l’Eden Hotel » est unique. Elle ne ressemble à rien de connu, même si elle se lit simplement comme le déroulé d’une vie, entre la naissance de Giles Roger M., à Londres en 1829, il y a presque 200 ans, et sa disparition en 1895.

Elle n’est plus uniquement un récit autobiographique — au sens premier — puisque Brendan Philips, non content de transcrire les minutes de la vie de Giles, les a aussi considérablement retouchées. Tout à son travail de remise en place de l’existence et des amours fragiles de Giles, il y projette des éléments de son propre destin, ses désirs profonds et ses frustrations d’auteur méconnu. Au point que les deux histoires sont parfois impossibles à distinguer.

Les descriptions des lieux et des gens, de même que certains événements historiques, sont aussi difficiles à restituer avec précision. Elles ne correspondent pas toujours à la réalité de la première époque — celles de Giles R. M. — ni à celle de la seconde — celle de Brendan Philips. Plus de trente années séparent en effet les deux écrits. Plusieurs protagonistes étant encore vivants en 1905, à l’époque de la publication du roman, Philips a choisi, pour ne pas les trahir ou les exposer — voire pour s’en protéger lui-même !... — de travestir certains noms et événements.

​​

Malgré de nombreux voyages sur les lieux où se déroule le roman, nous n’avons pas toujours été en mesure de remettre les choses à leur juste place. Parfois, il a fallu faire preuve d’imagination pour reconstruire au mieux ce que Philips avait transformé des manuscrits originaux de Giles Roger M.. Les notes de Philips, ainsi que la correspondance qu’il échangea avec son frère, diplomate à Paris, nous y ont grandement aidés.

Vu la nature première des sources, qui devaient être extrêmement disparates, un important travail a dû être opéré sur la structure du récit. Il oscille entre une forme romanesque, des écrits épistolaires anciens, des extraits de journal intime et des ajouts descriptifs plus tardifs. La temporalité a été réarrangée, pour plus de clarté. Le style a lui aussi été allégé, en visant unité et cohérence entre une plume simple et rude, directe, presque moderne, et d’autres manières plus contournées et circulaires, parfois maniérées et répétitives, d’approcher les choses et les gens.​​

Cependant, ayant découvert au cœur de ces pages les traces d’un destin exceptionnel, et qui nous a saisis, mon éditeur et moi, nous sommes persuadés que le voyage en valait la peine.

Mille fois

Lucien Charles

Frédéric Rodier-Delarze

Paris, décembre 2015

notes d'introduction

Paru en Angleterre en 1905, « Eden alight », selon son titre original, n’est plus disponible aujourd’hui. La présente adaptation en est la première version française.

Attiré par ce titre évocateur, j’avais fait l’acquisition d’un exemplaire de l’édition originale au marché des livres anciens de Portobello (Londres) en 1992, alors que, apprenti cinéaste, je cherchais des idées pour un scénario.

 

Librement adapté par Brendan Philips du journal intime de Giles Roger M., « Eden alight » raconte le parcours romantique de cet auteur du XIXème siècle, entre écriture, amitiés, amours et trahisons. Mais ce récit poignant apporte aussi au lecteur contemporain sa part de mystère. Les libertés prises par Philips avec les manuscrits originaux rendent en effet délicate l’identification historique du personnage principal du roman.

Qui est cet homme que Philips cherche à protéger ainsi sous un nom d’emprunt ?

Jusqu’où l'auteur a-t-il modifié les textes originaux ?

Bien des interrogations demeurent.

Quoi qu’il en soit, Brendan Philips s’est investi pendant dix ans, corps et âme, pour faire publier ce texte qui l’a bouleversé, et dans lequel il a vu le reflet de sa propre existence. Jusqu’à confondre parfois sa propre réalité avec celle de Giles.

 

​Écrire un roman à quatre mains n'est pas sans conséquences !...

Les manuscrits originaux ayant été détruits par Philips, l’auteur de ces lignes et son éditeur restent attentifs à toute information permettant de remonter, derrière la trame romanesque, à ses racines historiques.

Lucien Charles

 

La nuit tombe sur le Loch Lomond

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Nuages au large de l'Île de Lewis

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CONTACT

Lucien Charles
(avec Frédéric Rodier-Delarze)

Lausanne et Paris
luciencharleseden@gmail.com

PS : Dans l'intérêt de la recherche et du travail de traduction-adaptation, l'auteur et son éditeur restent particulièrement intéressés par toute information concernant Brendan R. Philips et Giles Roger M., ainsi que par toute personne pouvant nous conduire à la première édition du roman de 1905, dont il n'a été retrouvé à ce jour qu'un seul exemplaire.

 

 

 

 

Soleil couchant sur l'Atlantique Nord