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Brendan Philips (1898)
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"... La vie romantique d'un auteur dramatique du siècle passé.

"L'Incendie de l'Eden Hotel" est plus qu'un roman, plus qu'une biographie. C'est un phénomène  envoûtant dont on ne sort pas indemne.

... Puisqu'il parle de chacun d'entre nous."

The Huddersfield Chronicle, 1906

Lorsque je reçus les manuscrits de Giles de ses mains couvertes des cicatrices du grand feu qui avait consumé sa jeunesse, je ne me doutais pas que je serais à mon tour emporté dans la tragédie de sa vie.

Giles Roger M. est un auteur exceptionnel, et ses livrets sont célébrés dans le monde entier. Mais aujourd'hui encore, personne ne connaît son nom...

Ce roman est son histoire.

Brendan Philips, 1902

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INTRODUCTION

Paru en Angleterre en 1905, « L'incendie de l'Eden Hotel » ("Eden alight") n’est plus disponible aujourd’hui.

Attiré par ce titre évocateur, j’avais fait l’acquisition d’un exemplaire de l'unique édition du roman au marché des livres anciens de Portobello (Londres) en 1992, alors que, apprenti cinéaste, je cherchais des idées pour un scénario.

Largement adapté par Brendan Philips du journal intime de Giles Roger M., "L'Incendie de l'Eden Hotel" raconte le parcours d'un auteur exceptionnel du XIXème siècle, entre écriture, amitiés, amours et trahisons. Mais ce long texte comporte aussi bien des mystères. En effet, les altérations profondes apportées par Philips aux manuscrits originaux rendent difficile l'identification exacte du personnage principal du roman.

Est-ce Giles Roger M. lui-même ?

Est-ce un personnage en partie imaginaire et à qui il aurait prêté ses traits ?

La question reste ouverte.

Ce qui est certain, c'est que Brendan Philips s'est peu à peu projeté dans ce destin qui l'a bouleversé, et dans lequel il a vu le reflet de sa propre vie.

Les manuscrits originaux ayant été détruits par Philips, l’auteur de ces lignes et son éditeur restent attentifs à toute information permettant de remonter, derrière le récit romanesque, à ses racines historiques.

Lucien Charles

Juillet 2013

 

Plages de Mealastadh, Île de Lewis,

à la fin de toutes choses.

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LES AUTEURS

 

 

« Eden alight », selon son titre original, est un roman anglais de Brendan R. Philips adapté des manuscrits autobiographiques de Giles Roger M. (co-operative printing society limited, London Branch, 1905). Il retrace la vie d'un auteur dramatique anglais du XIXème siècle.

La première (et sans doute unique) édition comporte 1346 pages, en plein texte, ainsi que huit impressions photographiques.

Les manuscrits originaux de Giles Roger M., dans lesquels il raconte sa vie, n'ont jamais été publiés. D'après ses dires, Brendan Philips les aurait lui-même détruits après avoir fini son travail d'adaptation, à la demande de l'auteur original qui les lui avait transmis. Ces manuscrits comprenaient une partie autobiographique sous forme de lettres et de divers textes, ainsi qu'un journal intime dont certaines parties étaient romancées. Enfin, il y avait de courts extraits d'un texte de scène au contenu mythologique original et puissant, très différent du reste des écrits. Ce "second" texte, marquant par sa qualité littéraire, était hélas incomplet.


 

La traduction française et l'adaptation du roman de Philips sont de Lucien Charles. Après avoir trouvé un exemplaire de l'édition originale lors de ses études à Londres en 1992, Charles le déposa dans un carton en vue de son retour en Suisse. Ce n'est qu'en 2011 que le livre refait surface. Depuis lors, à côté de son métier de réalisateur de télévision et de metteur en scène, Lucien Charles travaille à sa traduction ainsi qu'aux recherches nécessaires pour remettre le récit dans son contexte historique original.

La publication d'un premier volume est prévue pour 2022.

 

Rochers au soleil du soir, Île de Mull

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UN  ÉTRANGE RÉCIT

 

 

L'histoire que raconte "L'incendie de l'Eden Hotel" est unique. Elle ne ressemble à rien de connu, même si elle se lit aisément comme le simple déroulé d'une vie, entre la naissance de Giles Roger M, à Londres en 1829, et sa disparition en 1895.

Cependant, elle n'est plus véritablement un récit autobiographique, au sens premier du terme, puisque Brendan Philips n'a pas fait que recopier et adapter les manuscrits de la vie d'un autre. Tout à son travail de remise en place de l'existence et des amours fragiles de Giles Roger M., il en profite pour projeter des éléments de son propre destin, ses désirs profonds et ses frustrations d'auteur méconnu. Les fils des deux histoires sont donc parfois impossibles à distinguer.

Les descriptions des lieux et des gens, de même que certains événements historiques, sont parfois difficiles à restituer avec précision. Elles ne correspondent pas toujours à la réalité de la première époque - celles de Giles R. M. - ni à celle de la seconde - celle de Brendan Philips. Plus de trente années séparent en effet les deux écrits. Certains protagonistes étant encore vivants en 1905, à l'époque de la publication de l'adaptation, il est possible que Philips ait choisi, pour ne pas les trahir ou les exposer -  voire pour s'en protéger - de travestir certains noms et événements.

Ainsi, malgré de nombreux voyages sur les lieux même où se déroulent les événements extraordinaires décrits dans le roman, nous n'avons pas toujours été en mesure de remettre les choses à leur juste place. Parfois, il a fallu faire preuve d'imagination pour reconstruire au mieux ce que Philips avait transformé de l'ouvrage original de Giles Roger M.. Les notes de travail, ainsi que la correspondance que Philips échangea durant son travail avec son frère, diplomate à Paris, nous y ont grandement aidés.

Un important travail a été opéré sur la structure du roman. Elle oscille sans cesse entre une forme romanesque, des écrits épistolaires, des extraits de journal intime et des ajouts descriptifs plus tardifs. La temporalité a été réarrangée, pour plus de clarté. Le style a lui-aussi été affiné, en visant unité et cohérence entre une plume simple et rude, directe, presque moderne, et d'autres manières plus contournées et circulaires, parfois maniérées et répétitives, d'approcher les choses et les gens.

Cependant, ayant reconnu au coeur de ces pages les traces d'un destin exceptionnel, et qui nous a saisi, mon éditeur et moi, nous sommes persuadés que le voyage en valait la peine.

Mille fois.

Lucien Charles

Frédéric Rodier-Delarze

Paris, décembre 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La nuit tombe sur le Loch Lomond

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LES PREMIÈRES PAGES

Les quelques pages présentées ci-dessous évoquent la première rencontre entre Brendan Philips et Giles Roger M., juste avant que ce dernier ne lui transmette l'entier de ses manuscrits autobiographiques, pour en faire "ce que bon lui semblera".

Le lendemain, Giles avait disparu...

C'est à la lecture de ces lignes que j'avais choisi d'acquérir le roman original en 1992, au marché des livres anciens de Portobello. Malgré mes recherches, je n'en ai jamais retrouvé d'autres exemplaires.

Lucien Charles

Décembre 2016

L’INCENDIE DE L’EDEN HOTEL

("Eden alight")

Port Ellen, île d’Islay, Écosse. Juillet 1902.

PROLOGUE

Longtemps, je me suis posé la question.

Elle a vrillé jusqu’au fond de moi.

M’être plongé dans cet univers de feu et de glace, avoir partagé cette vie d’errances et de grâces, touché ses blessures encore béantes et chaudes, me donnait-il le droit de les exposer au monde ? La fuite de Giles de nos rivages pétrifiés m’autorisait-il, bien qu’il me les ait donnés, à classer ses mots, à corriger ses pas ? À polir ses notes, comme un menuisier remet à neuf un meuble vieilli et jaune, au vernis craquelé, mais à la valeur inestimable ? Ses pages racornies qu’il m’avait laissées, couvertes d’une écriture si dense, fallait-il vraiment les mettre en forme, comme on restaure une toile de maître longtemps oubliée, pour redonner vie à ses traits lumineux qui vous transpercent ? Avais-je le droit de m’approprier son destin, en quelque sorte ? Faire miennes ces amours fantasques, cette passion infinie, presque terrifiante, et plonger à sa suite dans un gouffre si paradoxal et tragique, au risque de perdre la raison ?

Je me suis posé la question.

Elle m’a emporté.

Ce matin d’hiver, perdu à mon tour dans les brumes des mers d’Écosse, quelque part entre Islay et la côte, à l’ouest de Glasgow, je retourne, le ventre au bord des sanglots, vers ce soir de novembre où je l’ai vu pour la première fois.

Et nos visages ne font plus qu’un.

Et je ne sais plus qui je suis, d’où je viens.

Et le gouffre qui s’ouvre sous mes pas.

Et le cri déchirant des goélands, couvrant la rumeur des matelots, et qui m’appelle à nouveau.

Et l’eau, en dessous de moi, qui brasse si fort par delà la rambarde, et bat les flancs de bois du navire, et qui m’attire.

Alors je la revois. Au travers de ses yeux. Au cœur de ses mots.

Son visage d’éternelle beauté, fouetté de longues mèches claires, avec ce sourire si rouge, si doux, surmonté de deux yeux couleur du ciel, comme un ange, qui se tourne vers moi, lentement, et disparaît dans les flammes.

« Je l’ai tant aimée… »

CHAPITRE I

Islay

Les découpes sombres de la côte s’éloignent peu à peu.

Le vent froid mord mes lèvres gercées. Je regarde le capitaine, sur le ponton juste au-dessus de moi, farouche, le regard vissé sur l’horizon. Sont-ils tous descendants d’Ulysse, ces hommes carrés et robustes qui tiennent les rênes des bateaux ? Celui-ci l’était, en tout cas, avec son visage épais, tanné par les ans, cerclé par le col bleu nuit de sa vareuse et par une casquette millénaire qui devait avoir poussé sur son crâne à la place de ses cheveux roux et frisés. L’instant nous rassemble dans une même posture. Un même élan. Nous sommes tous les deux à guetter dans l’espace, en arrière, entre nous et les côtes d’Islay, l’endroit où le panache de fumée noire, au goût de cendre, vomi par les trois cheminées, cède la place aux embruns plus gris et salés. À la brume, froide et épaisse, toujours présente en cette période de l’année. Il doit bien y avoir un point où celles-ci disparaissent, englouties par le vide, et où celles-là reprennent le dessus. Juste revanche sur le hasard d’un vaisseau croisant sur la mer et brisant la fugue des vents.

A nouveau, je me perds…

Élise me disait toujours ça. Elle penchait soudain la tête pour me prouver combien mes yeux ne la voyaient plus vraiment, fixés qu’ils étaient dans le vide, au loin, à travers elle.

- Tu ne me regardes pas. C’est comme si je n’étais pas là. Comme si je n’existais pas.

Et pourtant, elle seule me raccrochait au monde.

Je le sais aujourd’hui.

Chargé des cent vingt tonneaux de sa précieuse cargaison, le vieux steamer tangue un peu, craquant de toutes ses planches. Une minute, je distingue encore, derrière l’avancée des roches, les façades blanchies de Lagavullin, puis celles, plus petites, plus denses encore, d’Ardbeg. Et bientôt, le large. Plus rien que le gris à l’état pur, lavé de toutes ses ombres. Laissant le pont et le capitaine criant ses ordres à quelque «Jim Hawkins» plus occupé à rêver d’un trésor qu’à savonner le pont, je gagne l’abri de la grande cabine avant où les négociants s’entassent pour la traversée, avachis sur leur devoir accompli. Le sifflement du vent s’éloigne. Les goélands se taisent.

Sur la tablette, à côté d’un reste de café froid, ils sont là, certains répandus comme au premier jour, sur la table des «Two Turtles» : mille trois cent quarante-six fragments de papier, pour la plupart griffonnés recto verso, certains rongés par la suie et le souvenir du feu. Pas un de plus, pas un de moins. Je les ai compté cent fois. La dernière nuit où j’ai vu Giles, quand il a laissé derrière lui - en partant après m’avoir jeté un ultime regard où j’avais cru lire un peu d’espoir - sa vielle serviette de cuir brun avec l’encrier bleu qu’il tenait de sa mère, je pensais avoir hérité des délires de quelque esprit à la dérive. Je pensais que ces feuilles disparates, j'allais les parcourir rapidement, comme on lit le début d’une mauvaise histoire, déjà occupé à trier les débris de sa propre existence, avant de les jeter dans le premier égout venu, ou de les brûler.

Peut-être aurais-je dû.

J’aurais peut-être pu terminer mon recueil, et me concentrer sur cet appareil de photo que m’avait envoyé mon éditeur. « Il faut avant tout des images, des visions fortes et immédiates, de nos jours », m’avait-il écrit. Des visions, des textes simples, courts, directs. J’aurais sans doute retrouvé un peu de la sérénité que j’étais venu chercher dans ces landes reculées aux fortes saveurs de tourbe et de fumée. Mais depuis, je n’ai plus écrit une seule ligne qui n’ait pas été pas puisée en lui. Plus eu une seule pensée qui n’ait pas été accrochée à la sienne. Je n’ai pas pris un seul cliché qui ne soit lié à son parcours, à ses lieux, à mes incessants allers et retours entre notre monde et le sien.

Je m’étais lancé dans la composition d’un récit de voyage, en quelque sorte. Une suite d’impressions glanées près de ces murs blancs d’Écosse, où l’on extrait le whisky comme on extrait des mines de charbon, en broyant du noir, de quoi se réchauffer le corps. Je voulais vraiment me relancer, dans un domaine qui n’était pas trop exposé. Retrouver le goût d’écrire, de travailler. Retrouver le plaisir d’être lu, apprécié, peut-être. J’avais aimé ça. J’en avais besoin. Tellement besoin. Je voulais retrouver un certain équilibre après les vertiges de la défaite, la vision fulgurante de ma médiocrité, et le départ d’Élise qui m’avait jeté à terre. Mais j’ai très vite su que je ne le terminerais pas. Que la piste que j’allais suivre me mènerait sur un autre continent, dans l’orbite d’une étoile solitaire au loin, qui dérivait par delà l’horizon.

Et qu’il me faudrait désormais compter avec lui.

Avec lui seul.

Qu’il prendrait toute la place.

Et que je me fondrai en lui.

Et lui en moi.

Au fil des pages.

J’accepte un café tiède que me sert le mécanicien de bord de ses mains noires et rugueuses. Sa gourde est vide maintenant. Il passera à d’autres effluves. Après un coup d’œil par le hublot, à suivre encore le ballet devenu muet des oiseaux, je me replonge dans ses mots. Je reviens à la table où je mangeais en silence, voyageur solitaire mouillé d’une journée de pluie.

Et je le revois.

C'était aux "Two Turtles".

On m’a raconté que le «Two Turtles» était jadis un entrepôt pour les ouvriers du port et les pêcheurs de la région.  Depuis une bonne vingtaine d’années, on en avait fait un bar, où les ouvriers se retrouvaient après le travail. Ceux de la filière du whisky et ceux qui – éternels voyageurs - emportaient les précieuses cargaisons des premiers vers le continent, et de par le monde. Aujourd’hui, l’entrée principale donne sur la grand’rue, à l’opposé du croisement qui débouche sur le large arrondi du port de Port-Ellen ; un peu en retrait, donc, de la frénésie du lieu et des incessants va-et-vient des chars et des bateaux. Comme aujourd’hui, j’étais trempé lorsque je poussai les lourdes portes du bar. Mieux vaut, dans ces contrées délavées, que les portes ne s’ouvrent pas au moindre courant d’air. J’avais pris une charrette pour Bowmore au petit matin, et j’avais passé la journée à tenter de prendre quelques clichés, avant de visiter pour la troisième fois la distillerie locale. De retour à la nuit tombante sur le char d’un paysan, par une pluie terrible, et avant d’aller chercher un peu d’inspiration chez ma logeuse devant une nouvelle page blanche et un verre de "spirit", je voulais m’asseoir près du fourneau, et goûter à nouveau à l’excellent agneau braisé qui était devenu la spécialité des lieux.

Je ne me souviens plus du goût de ce que j’ai mangé ce soir-là.

Il était là.

Il devait être assis depuis bien longtemps, ruminant de lointaines pensées, lorsque, une fois installé et réchauffé, je l’ai aperçu. Il était là, dans l’ombre du mur qui me faisait face, au-delà de la demie douzaine de table qui nous séparaient, et juste en dessous d’une fenêtre qui faisait comme un tableau entièrement noir et vide au-dessus de lui. Il tirait lentement sur une vieille pipe en terre qui rougeoyait par moments. Mystérieuse respiration de la nuit. Au début, je ne me suis pas senti gêné. J’avalais un grand bol de soupe aux grains d’orge, regardant de temps à autre les clients aux visages maculés, imaginant leur journée d’ouvriers, projetant dans ma tête leurs rudes existences de soutiers du monde.

Mais lui ne bougeait pas.

Il continuait à rougeoyer.

Et il continuait à me fixer.

Je me suis dit que je devais faire trop de bruit avec ma soupe. Depuis ma plus tendre enfance, j’avais la fâcheuse habitude d’aspirer la soupe, plutôt que de l’avaler. Ou alors, je devais paraître incongru dans cet univers où tout le monde se ressemble, se connaît. Curieusement, je n’avais jamais remarqué cet homme. Depuis les six semaines que j’étais sur l’île, j’avais pourtant passé bien des soirées au «Two Turtles», à tenter de faire comprendre aux gens du coin l’intérêt que j’avais pour leur région, leurs métiers et leurs existences qu’ils ne voyaient plus autrement que par la lunette de l’ennui. A jouer aux cartes, aussi, comme si j’allais devenir l’un des leurs. A m’endormir au coin du poêle, enfin, le regard vitreux tourné vers l’intérieur et les tréfonds de moi-même.

Mais lui, je ne l’avais jamais vu.

J’en étais certain.

Au bout d’une demie heure, d’une heure peut-être, passée à le voir sans vraiment le regarder, Sarah, la jeune nièce de la tenancière, m’amena un nouveau dram. Du «Port-Ellen», ça, je m’en souviens comme si c’était hier. Elle m'annonça que c’était offert par le «gentleman», là-bas.

Le «gentleman»…

J’ai pris mon verre, et me suis levé... 

J’ai contourné un groupe de marins qui s’échauffaient à propos d’un retour au port d’attache qui avait été différé, et me suis faufilé entre les tables jusqu’à lui. Une chaise m’attendait, légèrement tirée. Je vis alors son visage pâle, vieilli comme un parchemin, mais d’une étrange beauté malgré des  cicatrices terribles qui lui labouraient la joue droite et jusqu’à la base du cou. Une beauté noble que n’avait aucun des autres client. Aucun des autres hommes que j’avais vu sur l’île, à vrai dire, à part les plus jeunes. Il portait une veste de marin en laine presque noire ouverte sur une chemise en lin élimée qu’il avait dû porter toute sa vie à en juger par son usure. Ses yeux verts et jaunes, luisant de trop d’alcool, et de trop longtemps, me fixaient toujours. Il me souriait.

- Merci pour le verre.

Ma voix me surprit. Je ne la savais pas si frêle. Un souffle. Mes mots avaient été presque inaudibles, couverts par la rumeur du café, asséchés par l’émotion qui commençait à m’étreindre, je ne sais pourquoi. Il me répondit par un hochement de tête qui m’invitait à poursuivre.

- Je ne vous ai pas encore vu, ici. Vous venez souvent ?

Je saisis la chaise et m’assis face à lui.

- Je suis passé pour la première fois il y a six semaines. Je veux dire… Bien sûr, j’étais déjà venu une fois, il y a longtemps. Mais pas comme aujourd’hui…

- Non, glissa-t-il en souriant, je ne viens pas très souvent. Mais je vous ai vu déjà, quelques fois. Et j’ai beaucoup entendu parler de vous.

- De moi ?

- Tout le monde se connaît, par ici. J’ai moi-même fini par connaître pas mal de gens, bien que je sois pas du pays.

Il agita une main distraite vers la jeune fille qui s’affairait derrière le comptoir. Son ombre allait et venait derrière les mille bouteilles de tous millésimes qui dansaient dans les reflets jaunes et rouges des lumignons.

- Vous prendrez quelque chose, encore ?

- Non, merci. Je ne veux pas vous déranger. Je voulais juste vous remercier…

A nouveau, il sourit et hocha la tête. Il avait percé ma curiosité.

- Vous écrivez ? Je vous ai vu écrire l’autre soir… J’étais à la cuisine, avec la vieille Mary. C’est une lointaine cousine...

La jeune Sarah arriva. Il commanda encore un dram. «Laphroaig».

- Pour changer !

- Bien sûr, Monsieur Giles, fit-elle avant de retourner au bar. Je garde votre «Bowmore» par ici.

Il avait ses habitudes.

- Rien de bien sérieux, précisais-je. J’hésite à commencer une sorte de revue illustrée sur les plus anciennes distilleries.

Il tira sur sa pipe en me dévisageant.

- Vous hésitez ?…

- Je suis journaliste. Mais là, je n’écris plus depuis des mois. Un ami éditeur m’a dit qu’il pourrait être preneur d’un bon ouvrage, d’un genre nouveau, avec des photographies, sur le vieux Scotch, alors…

- Des photographies ? Intéressant…

Il laissa un temps la rumeur du bar remonter, avant de me jeter, négligemment, en prenant la dernière goutte de son eau de vie :

- Alors, vous avez sauté sur l’occasion de vous enfuir.

Il reposa son verre vide qui claqua sur la table en bois. Je commençais à me sentir mal à l’aise. Observé du dedans… J’avais l’impression soudaine qu’il me connaissait. Qu’il avait une vision de moi plus claire que la mienne propre.

- L’écriture est un mal profond, poursuivit-il en tirant quelque chose de sa poche, comme on présente un trésor sacré. Il le regarda encore, avec une légère hésitation, puis déposa précautionneusement devant moi un petit pot de verre brut bleu, emballé dans un papier de soie qui devait dater d’un siècle.

 

- C’est l’encrier de ma mère !

Je le pris en main, comme il me le suggérait du regard. L’encrier était curieusement chaud. Il devait le garder près de lui, tout contre sa peau meurtrie. Ses yeux s’étaient rougis.

- J’en suis mort !

- Pardon ?!…

Je ne comprenais pas.

Je ne savais pas.

Pas encore.

- De l’écriture, en quelque sorte. Je suis mort d’écrire, je crois bien. Ou de ne pas avoir écrit, plutôt… L’encrier, elle me l’a laissé, quand elle est morte. C’est un de ces cadeaux qui vous émerveillent, avant de vous empoisonner l’existence. Comme une mission qui vous est donnée, mais qu'il vous est impossible de mener à bien.

- Je suis désolé.

Nous nous regardions, cherchant sur le visage de l’autre celui qui allait rompre le silence en premier. Ce fut lui. Giles.

- Vous vous demandez ce que c’est que cette cicatrice, n’est-ce pas ?, fit-il, percevant mon trouble. Je ne l’aime pas trop non plus. Mais nos blessures nous mordent pour toujours. Il n’est guère de choses qu’on oublie. On s’y fait, mais on n’oublie jamais rien.

- Vous avez été brûlé ?

- J’ai joué avec des allumettes. Et je me suis brûlé les doigts.

Je hochais la tête. Je sentais que - déjà - il voyait mon trouble.

- Je ne peux pas rester très longtemps, hélas. Mes jambes me font horriblement souffrir aussi.

La jeune fille lui amena son dram.

- Si vous êtes par là demain, soir, nous pourrons peut-être poursuivre ?

Il vida son verre d’un trait, et posa sa main sur mon bras, se levant déjà.

- Je serais heureux de parler encore avec vous. Si vous êtes d’accord.

J’avais prévu de rallier à nouveau Portnahaven pour deux jours, mais l’ordre de mes envies venait d’être bousculé.

- Avec plaisir. Je pars après-demain pour l’autre bout de l’île. Mais demain, je suis libre.

Sa main, dont la peau n’était elle aussi qu’une immense cicatrice, se serra encore un peu plus sur moi.

- Alors, à demain. Bonne nuit.

Il s’éloigna vers la cuisine.

- Merci pour le verre, lui criais-je encore avant qu’il ne disparaisse dans l’antre illuminé de la vieille Mary.

Un moment plus tard, revenant à ma place, je vis son ombre sortir de derrière la maison, traverser en boîtant la route et disparaître dans la nuit dégoulinante, au-delà de la lueur vacillante des derniers réverbères.

Il m’avait conquis.

* * *

Note du traducteur

Le texte présenté ci-dessus - composé en fait d'un prologue et du début du premier chapitre - n’était pas destiné à être publié, Brendan Philips ayant finalement opté pour un simple « Avertissement au lecteur », que l’on retrouve avant le chapitre III.

Cependant, l’intérêt de ces documents, retrouvés dans sa correspondance et lors de la dissolution de la Co-operative printing society limited (London Branch), justifie pleinement leur inclusion à la présente édition. Et ce, malgré quelques contradictions avec le corps véritable du roman.  

 

Nuages au large de l'Île de Lewis

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CONTACT

Lucien Charles
(avec Frédéric Rodier-Delarze)

Lausanne et Paris
luciencharleseden@gmail.com

PS : Dans l'intérêt de la recherche et du travail de traduction-adaptation, l'auteur et son éditeur restent particulièrement intéressés par toute information concernant Brendan R. Philips et Giles Roger M., ainsi que par toute personne pouvant nous conduire à la première édition du roman de 1905, dont il n'a été retrouvé à ce jour qu'un seul exemplaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Soleil couchant sur l'Atlantique Nord