Brendan Philips (1898)
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Librement inspiré d'une histoire vraie.

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— Tu es rentré ? Tu aurais pu m’avertir… J’étais inquiète !

La nuit tombait quand Phylis m’a réveillé. En silence, elle s’était changée et avait mangé un dernier reste de pain. Puis elle était revenue vers moi. Elle me trouvait « chaud ».

— Tes bandages ne vont pas comme ça. Il faudra voir demain. Je dois retourner à l’hôpital cette nuit. Vivian est malade et je me suis proposée pour la remplacer.

— Tu repars ?

— Je ne savais de toute façon pas si tu étais là ou non…

— Je suis désolé, ai-je marmonné, la voix encore endormie. Vraiment.

— Ce n’est rien. Juste que je ne savais pas.

— C’est pourtant toi qui me dis que…

— Je sais, m’a-t-elle coupé. Mais voilà.

Elle s’est levée et a pris le journal sur la table.

— Et ça, c’est quoi ? Tu es allé au théâtre ?

— Non, non. Mais…

— Mais ? Tu voudrais ?…

— J’aimerais bien y aller tous les deux, un de ces soirs, si tu veux bien.

— Demain, quand je rentre, il va falloir changer tes pansements. Et s’il ne faut pas aller à l’hôpital, peut-être qu’en fin de semaine ?...

Phylis feuilletait le journal de l’« Imperial »…

— Tu vois, ces noms, je les connais tous. Je t’ai parlé de Frank ? C’est lui.

Elle a hésité une seconde :

— C’est ta vie d’avant…, a-t-elle murmuré en tournant vers moi des yeux qui disaient son émotion.

Presque son inquiétude...

— Oui. Je crois bien que oui.

Elle a posé le journal, puis s’est rendue à l’évier pour prendre un peu d’eau entre ses mains, et se la passer sur le visage.

— Je dois repartir, Giles. Tu restes là, j’espère ?

— Bien sûr. Je suis avec toi ici. Et je suis bien.

 

Elle ne s’est pas retournée. J’ai senti qu’elle pleurait. Comme si elle réalisait soudain que ma vie passée pouvait à tout moment m’arracher à elle.

 

— Et tu vois, la clé, là…

— C’est chez toi ?

— Prends là ! C’est la clé de mon passé… Du Giles d’avant ! Je dois vraiment m’y replonger ? Je pensais avoir retrouvé un peu de sérénité. Et puis, il y a toi !

Elle a pris la clé en main, puis l'a rapidement reposée avant de se diriger vers la porte, comme pour éviter mon regard. Son manteau sur les épaules, elle est ressortie de l’appartement.

— Je dois y aller, Giles. À demain.

 

J’ai entendu se perdre l’écho de son pas dans l’escalier, et me suis jeté sur la petite fenêtre qui donne sur la rue. Elle sortait de l’immeuble en courant…

 

— Je t’aime !

Elle n’a pas dû m’entendre.

Elle a disparu sans se retourner.

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L'AUTEUR

« L'incendie de l'Eden Hotel » est un roman de bernard novet.

Réalisateur et producteur de télévision, auteur et metteur en scène de théâtre et de comédie musicale, Bernard Novet (www.aragos.ch) vit en Suisse. C'est lors de ses études de cinéma à Londres, en 1992, qu'il met la main, un peu par hasard, au marché des livres anciens de Portobello, sur la biographie très romancée de Giles Roger M., un auteur dramatique anglais de la seconde moitié du XIXème siècle.

En 2012, après avoir oublié sa découverte pendant vingt ans, Novet retrouve l'histoire en l'état et se met au travail, recherchant des documents d'époque inédits pour enrichir le récit et mieux saisir la réalité des choses. Aujourd'hui, c'est le portrait poignant d'un grand auteur qui se révèle. Ses doutes et ses succès, ses amours de jeunesse et ses folles errances dans les bas-fonds de la Capitale. Sa grande quête amoureuse et la tragédie de sa vie...

En creux, on y découvre aussi les tribulations de Brendan Philips, un journaliste solitaire et mélancolique, de vingt ans le cadet de Giles Roger M..

C'est à lui que ce dernier aurait un jour confié la lourde tâche - écrasante même - d'écrire... le roman de sa vie !

La publication de l'"Incendie de l'Eden Hotel" (2 tomes) est prévue pour 2023.

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Plage de Mealastadh

Plages de Mealastadh, Île de Lewis,

à la fin de toutes choses.

PREMIÈRES PAGES

Les pages présentées ci-dessous évoquent la rencontre entre le journaliste Brendan Philips et Giles Roger M., en 1895, tout au nord de l'Écosse, juste avant que ce dernier ne lui transmette l'entier de ses manuscrits autobiographiques, pour en faire "ce que bon lui semblera".

Le lendemain, Giles avait disparu...

C'est à la lecture de ces lignes que j'avais choisi d'embarquer moi aussi à la recherche de Giles, et d'écrire son histoire.

Bernard Novet

Décembre 2016

L’INCENDIE DE L’EDEN HOTEL

("Eden alight")

PROLOGUE

Brendan Philips

Port Ellen

île d’Islay, Écosse

Juillet 1902

Avais-je le droit de faire ce que j'ai fait ?

D'écrire ce que j'ai écrit ?

Longtemps, je me suis posé la question.

Elle a vrillé jusqu’au fond de moi.

 

M’être plongé dans cet univers de feu et de glace, avoir partagé cette vie d’errances et de grâces, touché ses blessures encore béantes, me donnait-il le droit de les exposer au monde ?

 

La fuite de Giles de nos rivages pétrifiés m’autorisait-elle, bien qu’il me les ait donnés, à changer ses mots, à corriger ses pas ? À raviver ses couleurs, comme un menuisier remet à neuf un meuble vieilli et jaune, au vernis craquelé, mais à la valeur inestimable ?

 

Ses pages racornies qu’il m’avait laissées, couvertes d’une écriture si dense, fallait-il vraiment les mettre en forme ? Faut-il restaurer la toile de maître longtemps oubliée, pour redonner vie à ces traits lumineux qui vous transpercent ? Avais-je le droit de m’approprier son destin ? Faire miennes ces amours fantasques, cette passion infinie, presque terrifiante, et plonger à sa suite dans le gouffre tragique, au risque de perdre la raison ?

Je me suis posé la question.

Elle m’a emporté.

Ce matin d’hiver, perdu à mon tour dans les brumes des mers d’Écosse, quelque part entre Islay et la côte, à l’ouest de Glasgow, je retourne, le ventre au bord des larmes, vers ce soir de février, il y a sept ans, où je l’ai vu pour la première fois.

Et nos visages ne font plus qu’un.

Et je ne sais plus qui je suis, d’où je viens.

Et le vide infini qui s’ouvre sous mes pas.

Et le cri déchirant des goélands, couvrant la rumeur des matelots, et qui m’appelle à nouveau…

Et l’eau, en dessous de moi, qui brasse si fort par-delà la rambarde, et bat les flancs du navire, et qui m’attire…

Alors elle m’apparaît.

Au travers de ses yeux.

Au creux de ses mots.

Son visage d’éternelle beauté, fouetté de longues mèches claires, avec ce sourire si rouge, si doux, surmonté de deux yeux couleur du ciel, comme un ange, qui se tourne vers moi, lentement, et disparaît dans les flammes.

 

 

« Je l’ai tant aimée… »

 

 

Islay

Brendan Philips

21 février 1902

 

 

 

 

Les découpes sombres de la côte s’éloignent peu à peu.

 

Le vent glacé mord mes lèvres gercées. Je regarde le capitaine, sur le ponton juste au-dessus de moi, farouche, le regard vissé sur l’horizon. Sont-ils tous descendants d’Ulysse, ces hommes carrés et robustes qui tiennent les rênes des bateaux ? Celui-ci l’était, en tout cas, avec son visage épais, tanné par les ans, cerclé par le col bleu nuit de sa longue vareuse et par une casquette millénaire qui devait avoir poussé sur son crâne à mesure que disparaissaient ses cheveux roux et frisés. L’instant nous rassemble dans une même posture. Un même élan. Juste un instant. Nous sommes tous les deux à guetter dans l’espace, en arrière, entre nous et les côtes, l’endroit où le panache de fumée noire, au goût de suie, cède la place aux embruns plus gris et salés. À la brume, froide et épaisse, toujours présente en cette période de l’année. Il doit bien y avoir un point où celles-ci disparaissent, englouties par le vide, et où celles-là reprennent le dessus. Juste revanche du ciel sur le hasard d’un vaisseau croisant sur la mer et brisant la fugue des vents.

 

À nouveau, je me perds…

 

Élise me disait toujours ça. Elle penchait soudain la tête d’un côté pour me prouver combien mes yeux ne la voyaient plus vraiment, fixés qu’ils étaient dans le vide, au loin, à travers elle.

— Tu ne me regardes pas. C’est comme si je n’étais pas là. Comme si je n’existais pas.

 

Et pourtant, elle seule me raccrochait au monde.

Je le sais aujourd’hui.

 

Chargé des cent vingt tonneaux de sa précieuse cargaison, le steamer tangue un peu, craquant de toutes ses planches. Une minute, je distingue encore, derrière l’avancée des roches, la façade blanchie de la distillerie de Lagavullin, puis celle, plus petite, plus dense encore, d’Ardbeg. Et bientôt, le large. Plus rien que le gris à l’état pur, lavé de toutes ses ombres. Laissant le pont et le capitaine criant ses ordres à quelque Jim Hawkins plus occupé à rêver de trésor qu’à savonner le pont, je gagne l’abri de la grande cabine où des négociants s’entassent pour la traversée, avachis sur leur devoir accompli. Le sifflement du vent s’éloigne. Les goélands se taisent. Sur la tablette, à côté d’un reste de café froid, ils sont là, posés devant moi : mille trois cent quarante-six(***) fragments de papiers divers et de lettres, pour la plupart griffonnés recto verso. Certains sont reliés dans de vieux cahiers aux couvertures vertes ou bleues, d’autres rongés par la suie et le lointain souvenir d’un feu. Pas un de plus, pas un de moins. Je les ai comptés cent fois. La dernière nuit où j’ai vu Giles, quand il a laissé derrière lui — en partant, après m’avoir jeté un ultime regard où j’avais cru lire un peu d’espoir — sa vieille serviette de cuir brun, je pensais avoir hérité des délires de quelque esprit à la dérive. Je pensais que ces feuilles disparates, j’allais les parcourir, rapidement, comme on lit le début d’une mauvaise histoire, déjà occupé à trier les débris de sa propre existence, avant de les jeter dans le premier égout venu. Ou de les brûler, moi aussi.

 

Peut-être aurais-je dû…

 

J’aurais alors pu terminer mon recueil, et me concentrer sur cet appareil de photo que m’avait donné mon éditeur. « Il faut avant tout des images, des visions, de nos jours », m’avait-il dit au moment de m’envoyer au pays du Scotch. J’aurais peut-être retrouvé un peu de la sérénité que j’étais venu chercher dans ces landes reculées aux fortes saveurs de tourbe. Mais depuis, je n’ai plus écrit une seule ligne qui n’ait été puisée en lui. Plus eu une seule pensée qui n’ait été accrochée à la sienne. Je n’ai pas pris un seul cliché qui ne soit lié à son parcours, à ses lieux familiers, à ses incessants allers et retours entre notre monde et le sien.

 

Je m’étais lancé dans la composition d’un récit de voyage, une suite d’impressions glanées près de ces murs blancs d’Écosse où l’on extrait le whisky comme on tire des mines de charbon, en broyant du noir, de quoi se réchauffer le corps. Je voulais vraiment me relancer, dans un domaine qui n’était pas trop exposé. Retrouver le goût d’écrire, de travailler. Retrouver le plaisir d’être lu, apprécié. J’avais aimé ça jadis… J’en avais besoin. Je voulais surtout retrouver un certain équilibre après les vertiges de la défaite, la vision fulgurante de ma médiocrité, et le départ d’Élise qui m’avait jeté à terre. Mais j’ai très vite su que je ne le terminerais pas. Que la piste que j’allais suivre me mènerait sur un autre continent, dans l’orbite d’une étoile solitaire au loin, qui dérivait par-delà l’horizon, et qu’il me faudrait désormais compter avec lui.

 

Avec lui seul.

Qu’il prendrait toute la place.

Et que je me fondrai en lui.

Et lui en moi.

 

Au fil des pages…

 

 

J’accepte un café tiède que me sert le mécanicien de bord de ses mains noires. Sa gourde est vide maintenant, il passera à d’autres effluves. Après un coup d’œil par le hublot troublé d’embruns, à suivre encore le ballet devenu muet des oiseaux, je me replonge dans ses mots. Je reviens à la table des Two Turtles, où je mangeais en silence, voyageur solitaire, mouillé d’une journée de pluie.

 

Et je le revois…

 

 

 

* * *

 

 

 

 

On m’a raconté que le Two Turtles était autrefois un entrepôt pour les ouvriers du port et les pêcheurs de la région. Depuis une vingtaine d’années, on en avait fait une sorte d’auberge où se retrouvaient, après le travail, les ouvriers de la filière du whisky et ceux qui — éternels voyageurs — emportaient les précieuses cargaisons vers le continent. L’entrée principale donne sur la Grand’ rue, à l’opposé du croisement qui débouche sur le large arrondi du port lui-même ; en retrait, donc, de la frénésie du lieu et des incessants va-et-vient des chars et des bateaux. Comme aujourd’hui, j’étais trempé lorsque je poussai les lourdes portes — mieux vaut, dans ces contrées délavées, qu’elles ne s’ouvrent pas au moindre courant d’air ! J’avais pris place sur une charrette pour Bowmore au petit matin, et avais passé ma journée à tenter, sans grand succès, de prendre trois ou quatre clichés. J’avais ensuite visité pour la troisième fois la distillerie locale. De retour à la nuit tombante avec un paysan, par une pluie battante, j’étais allé m’asseoir près du fourneau, pour goûter à nouveau à l’excellent agneau braisé qui était la spécialité des lieux.

 

Je ne me souviens plus du goût de ce que j’ai mangé ce soir-là…

 

Il devait être assis depuis bien longtemps, ruminant de lointaines pensées, lorsque, une fois installé et réchauffé, je l’ai aperçu. Dans l’ombre du mur d’en face, au-delà de la demi-douzaine de tables qui nous séparaient, il tirait lentement sur une vieille pipe en terre qui rougeoyait par intervalles réguliers. Mystérieuse respiration de la nuit…

 

Au début, je ne me suis pas senti gêné. J’avalais un grand bol de soupe aux grains d’orge, regardant de temps à autre les clients aux visages maculés. J’imaginais leur journée d’ouvriers, leurs rudes existences de soutiers du monde.

 

Mais lui ne bougeait pas.

Il continuait à rougeoyer.

Il continuait à me fixer.

 

Je me suis dit que je devais faire trop de bruit avec ma soupe. Depuis mon enfance, j’avais la fâcheuse habitude de l’aspirer plutôt que de l’avaler. Ou alors, je devais paraître incongru dans cet univers où tout le monde se ressemble, se connaît. Curieusement, je n’avais jamais remarqué cet homme. Depuis les six semaines que j’étais sur l’île, j’avais pourtant passé bien des soirées au Two Turtles, à tenter de faire comprendre aux gens du coin l’intérêt que j’avais pour leur région, leurs métiers et leurs existences. Toutes choses qu’ils ne voyaient plus autrement que par la lunette de l’ennui. À jouer aux cartes, aussi, comme si j’allais devenir l’un des leurs. À m’endormir au coin du poêle, enfin, le regard vitreux tourné vers l’intérieur et les tréfonds de moi-même.

 

Mais lui, je ne l’avais jamais vu.

J’en étais certain.

 

Au bout d’une demi-heure passée à griffonner quelques notes sur ma journée, à le voir sans vraiment le regarder, Sarah, la jeune nièce de la propriétaire, m’amena un nouveau dram — du Port-Ellen, ça, je m’en souviens comme si c’était hier — en me disant que c’était « offert par le gentleman, là-bas ».

 

Le « gentleman, là-bas »…

 

J’ai pris mon verre et me suis levé. J’ai contourné un groupe de marins qui s’échauffaient à propos d’un retour au port d’attache qui avait été différé, et me suis faufilé entre les tables jusqu’à lui. Une chaise m’attendait, légèrement tirée. Je vis alors son visage pâle, ridé comme un parchemin, mais d’une étrange beauté malgré des cicatrices terribles qui lui labouraient la joue droite et jusqu’à la base du cou. Un port presque altier que n’avait aucun des autres clients. Aucun des autres hommes que j’avais vus sur l’île, à vrai dire, à part certains parmi les plus jeunes… Il portait une veste de marin en laine presque noire ouverte sur une chemise en lin élimée qu’il avait dû porter toute sa vie. Ses yeux verts et jaunes, luisants de trop d’alcool, et de trop longtemps, me fixaient toujours. Il me souriait.

 

— Merci pour le verre.

Ma voix m’a surpris. Je ne la pensais pas si frêle. Un souffle… Mes mots avaient été presque inaudibles, couverts par la rumeur de la salle, asséchés par l’émotion qui commençait à m’étreindre. Il m’a répondu par un hochement de tête qui m’invitait à poursuivre.

— Je ne vous ai pas encore vu, ici. Vous venez souvent ?

J’ai saisi la chaise et me suis assis en face de lui, avant d’ajouter :

— Je suis passé pour la première fois il y a un mois, ou un peu plus. Je veux dire… Je suis déjà venu aussi pour écrire. Comme aujourd’hui. Essayer, en tout cas…

— Moi, m’a-t-il glissé d’un air narquois, je viens de temps à autre. Et je vous ai vu déjà, quelques fois. J’ai surtout beaucoup entendu parler de vous.

— De moi ?

— Tout le monde se connaît, par ici. J’ai moi-même fini par connaître pas mal de gens, bien que je ne sois pas du pays.

 

Il agita une main distraite vers la jeune fille qui s’affairait derrière le comptoir. Son ombre allait et venait derrière les mille bouteilles qui dansaient dans les reflets jaunes et rouges des lumignons.

— Vous prendrez bien quelque chose, encore ?

— Non, merci. Je ne veux pas vous déranger. Je voulais juste vous remercier…

 

À nouveau, il a souri et hoché la tête. Il percevait ma curiosité.

— Vous écrivez ? Je vous ai déjà vu écrire l’autre soir… J’étais à la cuisine, avec la vieille Mary. C’est une lointaine cousine, ou quelque chose comme ça…

La jeune Sarah est arrivée près de nous. Elle avait de longs cheveux blonds sagement retenus par des épingles. Il lui a commandé encore un dram. « Laphroaig ».

— Pour changer…

— Bien sûr, Monsieur Giles, a-t-elle fait avant de retourner au bar. Je garde votre Bowmore par ici.

Il avait ses habitudes…

— Rien de bien sérieux, ai-je précisé. J’hésite à commencer une sorte de revue illustrée sur les plus anciennes distilleries.

Il tirait sur sa pipe en me dévisageant.

— Vous hésitez ?

— Je suis journaliste. Mais là, je n’écris plus depuis des mois… Un ami éditeur m’a dit qu’il pourrait être preneur d’un bon ouvrage, d’un genre nouveau, avec des photographies, sur le Scotch. Il paraît qu’il y aurait de la demande. Alors…

— Des photographies ? Intéressant…

Il laissa un temps la rumeur du bar remonter, avant de me jeter, négligemment, en faisant glisser entre ses lèvres la dernière goutte de son eau-de-vie :

— Alors vous avez sauté sur l’occasion de vous enfuir !

Avec un petit claquement sec, il a reposé son verre vide sur la table en bois. Je commençais à me sentir mal à l’aise. Observé du dedans… J’avais l’impression soudaine qu’il me connaissait. Qu’il avait une vision de moi plus claire que la mienne.

— L’écriture est un mal profond, a-t-il poursuivi en tirant quelque chose de l’intérieur de sa veste, comme on extirpe d’une grotte un trésor sacré. Il a regardé sa main, avec une légère hésitation, puis l’a ouverte et a précautionneusement déposé devant moi un petit pot de verre brut bleu emballé dans un papier de soie qui devait dater d’un siècle.

— C’est l’encrier de ma mère.

Je l’ai pris délicatement en main, comme il me le suggérait du regard. L’encrier était curieusement chaud. Il devait le garder près de lui, tout contre sa peau. Ses yeux s’étaient rougis.

— J’en suis mort.

— Pardon ?!…

 

Je ne comprenais pas.

Je ne savais pas.

Pas encore…

 

— De l’écriture. En quelque sorte. Je suis mort d’écrire, je crois bien. Ou de ne pas avoir écrit, plutôt… Pas de la bonne façon. Surtout, pas pour les bonnes raisons ! L’encrier, elle me l’a laissé quand elle est morte. C’est un de ces cadeaux qui vous émerveillent, avant de vous empoisonner l’existence. Comme une mission qui vous est donnée, mais que vous ne pouvez qu’échouer, si vous n’êtes pas à la hauteur.

— Je suis désolé.

Nous nous regardions, cherchant sur le visage de l’autre celui qui allait rompre le silence en premier. Ce fut lui. Giles.

— Vous vous demandez ce que c’est que cette cicatrice, n’est-ce pas ? m’a-t-il interrogé, percevant ma gêne. Je ne l’aime pas trop non plus. Mais nos blessures nous mordent pour toujours. Il n’est guère de choses qu’on oublie. On s’y fait, avec le temps, mais on n’oublie pas.

— Vous avez été brûlé ?

— J’ai joué avec des allumettes. Et je me suis brûlé les doigts…

Je hochais la tête. Je sentais que — déjà — il voyait mon trouble.

— Je ne peux pas rester très longtemps, hélas. Mes jambes me font horriblement souffrir aussi.

La jeune fille lui a apporté son dram.

— Si vous êtes par-là demain soir, nous pourrions poursuivre ?

Il a vidé son verre d’un trait, posé sa main sur mon bras, et s’est levé en prenant appui dessus.

— Je serais heureux de parler avec vous. Si vous êtes d’accord.

J’avais prévu de rallier à nouveau Portnahaven pour deux jours, mais l’ordre de mes priorités venait d’être bousculé…

— Avec plaisir. Je pars après-demain pour l’autre bout de l’île. Mais demain, je suis libre.

Sa main, dont la peau n’était elle aussi qu’une immense cicatrice, m’a serré encore un peu plus.

— Alors, à demain. Bonne nuit.

Il s’est éloigné vers la cuisine…

— Merci pour le verre ! lui ai-je crié avant qu’il ne disparaisse dans l’antre illuminé de la vieille Mary.

 

Un moment plus tard, revenant à ma place, j’ai vu son ombre sortir de derrière la maison, traverser en boîtant la route et disparaître dans la nuit, au-delà de la lueur vacillante des réverbères.

 

Il m’avait conquis.

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Rochers au soleil du soir, Île de Mull

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Bernard Novet
Lausanne
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Vos informations ont bien été envoyées ! Merci.